Débiaisé
- "Désespoir, information et démocratie : les clés pour rééquilibrer notre perception de l'actualité et promouvoir un espoir pour l'avenir."
Le désespoir est un luxe ! Cette année à la Biennale de Venise, les Pays-Bas ont fermé leur pavillon. Non pas pour des travaux de rénovation, mais dans le cadre d’une installation artistique : les volets se sont lentement baissés sur le bâtiment de Gerrit Rietveld, conçu en 1954 comme un emblème de l’ouverture de l’après-guerre et de la foi en l’avenir – tandis qu’un performeur tentait de résister à l’obscurité qui s’installait.
Mon pays, l’Autriche, a transformé son pavillon en un univers aquatique inquiétant, alimenté par les eaux usées des visiteurs.
Au final, l’exposition la plus porteuse d’espoir que j’ai vue à Venise venait d’Ukraine, un pays en guerre. Elle s’intitulait « Still Joy » (« Toujours la joie »). Ce n’est pas un hasard. Deux des pays les plus sûrs et les plus riches d’Europe ont présenté les œuvres les plus sombres, et le pays qui avait toutes les raisons de désespérer a choisi la joie.
Le désespoir, semble-t-il, est quelque chose qu’il faut pouvoir se permettre. Et cela ne concerne pas uniquement l’art. Lorsque le data scientist Kalev Leetaru a analysé la tonalité des actualités sur plusieurs décennies, il a constaté qu’elle devenait de plus en plus sombre, précisément durant les années où la mortalité infantile et l’extrême pauvreté reculaient.
L’Institut Reuters d’Oxford indique qu’environ quatre personnes sur dix évitent désormais de s’informer, au moins occasionnellement. La raison la plus souvent invoquée est la noirceur de l’information et l’impact négatif sur leur humeur. Les jeunes ajoutent fréquemment que les actualités créent chez eux un sentiment d’impuissance face au monde.
Les mauvaises nouvelles sont censées nous réveiller. Pourtant, elles nous déconnectent de plus en plus. La faute à nos ancêtres. Celui qui ne voyait pas venir le lion finissait par mourir. Celui qui ratait une banane n’y perdait rien, puisqu’il y en avait probablement une autre au détour du chemin. L’évolution nous a donc dotés d’un système d’alarme, qui détecte rapidement le danger et laisse filer les bonnes nouvelles.
Aujourd’hui, l’alarme continue de résonner, activée par les gros titres plutôt que par les lions. Et une population constamment alarmée et à qui l’on ne montre jamais d’issue ne passe pas à l’action. Elle abandonne.
Il y a aussi la question du prestige. En 1828, John Stuart Mill observait que ce n’est pas celui qui espère quand les autres désespèrent, qui est admiré comme un sage, mais celui qui désespère quand les autres espèrent. Un siècle et demi plus tard, la psychologue Teresa Amabile a présenté deux versions d’une même critique littéraire : la critique qui dénigrait le livre a été jugée plus intelligente que celle qui en faisait l’éloge.
Dans les cercles culturels, le pessimisme est perçu comme de la profondeur et l’optimisme comme de la naïveté. La plupart des médias fondés sur les bonnes nouvelles n’ont pas connu un grand succès, on peut y voir la preuve que les bonnes nouvelles sont ennuyeuses. J’y vois plutôt la preuve que nous aimons nous sentir intelligents.
Cela aurait moins d’importance si nos problèmes étaient mineurs. Mais, ils ne le sont pas. La polarisation de notre société se nourrit de la conviction que le présent est catastrophique : tout mouvement qui promet de rendre sa grandeur à un pays a besoin d’électeurs persuadés que « c’était mieux avant ». Et le changement climatique ne sera pas combattu par ceux qui pensent qu’il est déjà trop tard.
Le défaitisme n’est pas neutre. Il arrange bien ceux qui veulent que rien ne change. Alors oui, nous avons besoin d’encouragements, mais d’un genre particulier. Non pas des paroles mièvres pour adoucir le journal de 20 heures, mais la preuve que des problèmes comme les nôtres ont déjà été résolus par le passé.
En 1823, il n’y avait qu’une seule démocratie dans le monde, un siècle plus tard environ 18, et en 2023 environ 96. En dix ans, le prix de l’électricité produite par l’énergie solaire a chuté de près de 90 %. Tous ces chiffres ne disent pas que nous sommes tirés d’affaires mais nous montrent que l’engagement fonctionne. Il faut aussi le dire honnêtement.
Dans notre exposition « Finally, Something Good » (« Enfin, quelque chose de bien ») à la Gaîté-Lyrique (voir ci-dessous), l’histoire de la démocratie est présentée sur un mur d’un peu plus de mille fraises. Celles qui représentent les années les plus récentes le sont par de vraies fraises ; elles pourrissent pendant l’exposition et sont remplacées, car les dernières années ont marqué un véritable recul de la démocratie libérale.
Sur le long terme, la démocratie progresse et sa trajectoire actuelle est fragile ; ces deux affirmations sont vraies simultanément. Les campagnes antitabac ont utilisé le bâton, avec des images chocs sur les paquets, et la carotte, avec les économies réalisées en arrêtant de fumer. Nos médias, nos films, nos expositions distribuent des coups de bâton. J’essaie, moi, de proposer un morceau de carotte.
Dans l’exposition, les visiteurs sont invités à choisir entre deux portes marquées « optimiste » et « pessimiste » à l’entrée, puis de nouveau à la sortie. C’est un outil rudimentaire, mais qui apporte un résultat concret. Si le décompte de sortie penche un peu plus vers l’optimisme, ne pensons pas que ces visiteurs soient pour autant, rassurés. On leur aura rappelé que le monde pour lequel ils s’inquiètent a été construit et réparé par des gens qui pensaient qu’il en valait la peine.
L’exposition de Stefan Sagmeister sera visible à la Gaîté-Lyrique, à Paris, du 15 octobre 2026 au 18 avril 2027. Plus d’informations ici.
Il donnera également une Masterclass le 17 octobre 2026, dans le cadre du festival « Et maintenant », organisé par Arte à la Gaîté-Lyrique, et dont La Croix est partenaire.
Ce texte est signé par un auteur invité. Il exprime son opinion et non celle de la rédaction. Notre rubrique À vif a pour but de permettre l’expression du pluralisme sur des sujets religieux, de société et d’actualité, et de favoriser le dialogue, selon les critères fixés par notre charte éditoriale.
Partagez votre opinion en commentaire ou en nous écrivant à : lecteurs.lacroix@groupebayard.com
- Le désespoir est devenu un phénomène généralisé, avec des études montrant une tonalité de l'actualité de plus en plus sombre.
- Les mauvaises nouvelles sont de plus en plus souvent ignorées, laissant les individus déconnectés de l'information positive.
- Les alarmes sont activées par les gros titres plutôt que par les informations positives, ce qui peut amener à une perception de l'information de manière erronée.
- Le pessimisme est souvent perçu comme de la profondeur, tandis que l'optimisme est considéré comme de la naïveté.
- Les campagnes médiatiques utilisent souvent des images chocs plutôt que des informations positives pour atteindre leur public.
- La démocratie est en recul dans certaines régions, mais elle a connu un progrès général dans l'histoire.
- Les chiffres montrant les progrès de la démocratie et de l'énergie solaire sont contradictoires avec la perception générale de désespoir.
- Le désespoir est devenu un problème généralisé, et les mauvaises nouvelles sont souvent ignorées.
- Les alarmes sont activées par les gros titres, ce qui peut amener à une perception erronée de l'information.
- Il est important d'incorporer les informations positives dans notre perception de l'actualité.
Détection & décryptage des biais
Ce que contient l'article original derrière la simple information.
- L'analyse de Kalev Leetaru a montré que la tonalité de l'actualité devenue de plus en plus sombre, mais cette conclusion peut être influencée par les préjugés personnels du chercheur.
- Les campagnes médiatiques utilisant des images chocs peuvent être utilisées pour influencer la perception des médias, plutôt que pour promouvoir des informations positives.
- La perception de la démocratie en recul dans certaines régions peut être influencée par les sources de l'information, ainsi que les préjugés politiques des lecteurs.
- L'exposition présentant des chiffres contradictoires sur les progrès de la démocratie et de l'énergie solaire peut être utilisée pour soutenir ou contredire des idées politiques particulières.
- L'idée selon laquelle le désespoir est quelque chose qu'on peut se permettre est subjective et peut être influencée par les expériences personnelles et les valeurs culturelles individuelles.
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier à réagir.